lundi 11 avril 2011
Introduit dans la langue française vers 1080, ce mot vient du francisque haunipa signifiant « mépris, raillerie », puis « affront, humiliation et déshonneur ». Il désigne donc la projection humiliante faite sur l’autre et nomme un schéma relationnel dominant, commun aux sociétés guerrières. Vers le XIIIe siècle, la locution boire honte (« Toute honte bue ») est utilisée avec le sens de « inaccessible à la honte (pour avoir subi trop d’avanies) », et donc d’une insensibilité à la souffrance d’être humilié.
Dès le Xve siècle, le mot honte est utilisé pour pudeur et préfigure le retournement du sens. Nommant à l’origine l’acte d’humilier l’autre, le mot désigne dorénavant ce que ressent celui qui est humilié, « un sentiment pénible d’humiliation devant autrui, d’indignité devant sa conscience ». Peu à peu, le sens sera affaibli et empêchera la reconnaissance de la gravité des passages à l’acte qui rendent les êtres pudiques, timorés et timides.
Source : http://www.regardconscient.net/revue/sommaires.html#top (Revue Regard Conscient - N°21 - Juin 2005)
mercredi 23 mars 2011
Gentes damoiselles et preux damoiseaux !
Une petite invitation au voyage dans le temps pour mettre en perspective ce thème de la honte. Laissons nous porter par ces récits épiques traversés de figures humiliantes ou humiliées : manants et troubadours, chevaliers bardés d'honneurs et christianisme pointant toute forme de culpabilité : Bienvenue au Moyen-âge (ça donne envie, je sais ;-))
> "Humbles et humiliés. Récits médiévaux de l'abaissement"
Lien audio vers cette émission de France Culture/Collège de France à ré-écouter en ligne (1h15) ici : http://www.franceculture.com/plateformes-humbles-et-humilies-recits-medievaux-de-l-abaissement-humbles-et-humilies-recits-medieva
Résumé : texte ci-après
Ca m'a tout l'air très intéressant !
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Humbles et humiliés. Récits médiévaux de l'abaissement (1/4)
Séminaire de Michel Zink
03/2011 1h14
Comme toutes les sociétés, la société médiévale a l’humiliation en horreur et y voit le plus redoutable des châtiments. L’univers chevaleresque, tel que la littérature le représente et l’idéalise, cherche l’honneur, fuit la honte, s’enivre d’ostentation et de faste. Pourtant cette même société se réclame d’une religion fondée sur l’abaissement de Dieu fait homme et sur l’humiliation de la croix. Une religion qui invite l’homme à la fois à imiter l’abaissement divin et à se reconnaître pécheur par la pratique de l’humilité, notion morale étrangère à l’Antiquité. Mais cette religion même nie l’abaissement en même temps qu’elle l’exalte : la résurrection du Christ transforme la croix en signe de victoire et de gloire ; l’Eglise encourage les réformes visant à retrouver la pauvreté évangélique, mais se méfie de leurs manifestations les plus radicales et voit dans sa puissance temporelle le triomphe du Christ ; l’humilité devenue vertu échappe à l’humiliation. Nous dirions la société médiévale marquée par une culture de la honte, le christianisme par une culture de la culpabilité, mais la société médiévale est chrétienne. Ces imbrications et ces contradictions, le cours les étudiera, non en elles-mêmes, mais à travers des récits médiévaux mettant en scène l’humilité et l’humiliation : des récits de l’abaissement. Le récit de l’humiliation s’intéresse à l’humilié, mais aussi – et souvent plus encore – à celui qui inflige l’humiliation, directement ou parce qu’il en est le spectateur. Il multiplie les regards sur l’humiliation, qui n’existe précisément comme humiliation que sous le regard de l’autre. Enfin, le récit, univers de signes, amplifie ceux de l’humiliation. Or la souffrance est dans le signe qui fait d’elle une humiliation. Le récit de l’humiliation est pire que l’humiliation elle-même. On s’intéressera à des épisodes de chansons de geste, de romans, de chroniques, à des contes pieux, à des récits hagiographiques. Du procès de Ganelon à l’ermite faussement accusé, du Chevalier de la charrette à la déposition d’Edouard II et de Richard II, des Congés d’Arras à la littérature franciscaine, des fabliaux aux mystères, on abordera des récits aussi variés et d’esprit aussi différent que possible.
- Humilité et refus du pouvoir chez saint François d'Assise et dans la spiritualité franciscaine (XIIIe-XIVe siècles)
Avec André Vauchez, historien médiéviste, Académicien, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Enregistré en janvier 2011.
vendredi 3 décembre 2010
Livre Gaulejac "Les sources de la Honte" - Extraits choisis
"LES SOURCES DE LA HONTE" de Vincent de Gaulejac - Extraits choisis
Editions Desclée de Brouwer – Sociologie clinique – 1996
La honte, on préfère ne pas en parler.
Elle engendre le silence, le repli sur soi jusqu’à l’inhibition.
Lorsqu’on est habité par la honte, on se sent inutile, incompris, dévalorisé et seul. On cherche à la dissimuler à tout prix.
Le silence qui l’accompagne n’est pas produit par la difficulté d’en parler. Il est aussi fonction des résistances à la recevoir.
La gène des uns contribue au rejet des autres et au silence de tous.
Sa propre capacité à affronter sa honte détermine la possibilité de l’entendre chez les autres.
La honte, c’est le désamour de soi. C’est penser qu’on est mauvais à l’intérieur.
Il s’agit de déplacer la responsabilité du niveau individuel au niveau social en analysant les causes socio-économiques qui produisent les situations d’humiliation.
A- Un sentiment complexe et multidimensionnel
Chaque histoire présente une chaîne associative d’éléments disparates, réels et/ou fantasmatiques, qui sont reliés les uns aux autres dans un ensemble.
Cet ensemble est constitutif du sentiment de honte. C’est en ce sens qu’on peut parler de « méta-sentiment ».
Au milieu de cette diversité des éléments on peut cependant repérer des caractéristiques communes : l’illégitimité, la défaillance parentale, l’infériorité, la violence, le déchirement, la déchéance, le non-dit, l’inhibition.
Face à une violence humiliante, le sujet ne peut réagir et c’est comme s’il s’infligeait à lui-même la blessure qui le terrasse.
La honte rend particulièrement sensible aux situations de pouvoir et de domination.
« Ce qui rend traumatique un évènement, ce n’est pas tellement qu’il soit grave en lui-même, c’est qu’il soit dénié, désavoué par l’entourage, c’est qu’il n’est pas reconnu comme tel.
La chose interdite de parole ne fera qu’accroître un sentiment de culpabilité à l’éprouver, et en rend la résolution impossible. » M. Bertrand
Devant la honte, on reste « coi », incapable de réagir, soit parce que l’accusation est justifiée, soit parce qu’on est totalement dépendant ou obligé de se soumettre, ou parce que le caractère inattendu de l’accusation ne permet pas d’y faire face. On « perd la face », on est sidéré.
La honte concerne l’ensemble des registres de l’existence : honte corporelle, honte sexuelle, honte psychique (perdre l’estime de soi, avoir le sentiment de ne plus être digne d’être aimé), honte morale (indignité, déshonneur) , honte sociale, honte ontologique (lorsque l’être est confronté à l’inhumain).
- Honte, mépris et compassion
« J’ai honte, mais j’ai faim ».
Le fait de pouvoir dire « j’ai honte », de communiquer le sentiment, de ne pas le garder pour soi est une tentative de s’en dégager. En avouant la honte, le sujet provoque la compréhension. En la dissimulant, il conduirait autrui à la signifier et s’exposerait au rejet. Le mépris exprime le refus de l’identification.
C’est la raison pour laquelle le sujet qui s’admet lui-même honteux rejoint le camp des « gens bien » parce qu’il participe à la réprobation de ce qu’il est devenu. Il dissocie ainsi l’acte de sa personne. En désignant son geste comme honteux, il se protège du risque de rejet et de l’intériorisation de la honte.
Il peut être reconnu comme faisant partie de la communauté des hommes. Il devient secourable parce qu’il se montre comme un « semblable ». Il s’identifie au groupe, il en accepte les normes, il en approuve les règles.
S’il n’éprouve pas de honte, deux cas :
- Il refuse les normes, les règles, la légitimité du regard social qui est porté sur lui,
- Il est indifférent, il renonce à son appartenance sociale, il s’identifie à son état, il l’accepte et s’y résigne.
L’individu éhonté rompt le lien social.
La honte peut être partagée mais, et c’est un paradoxe, en même temps, elle sépare.
Tout dépend de la capacité à l’exprimer : la honte non dite, dissimulée et cachée condamne à l’isolement et à la séparation.
C’est alors à l’intérieur de soi que le clivage se fait. En la maintenant secrète, on croit pouvoir éviter le rejet de la part des autres et l’on se rejette soi-même, on se coupe de soi, on condamne la partie de soi-même que l’on considère comme détestable ou comme abjecte.
Une fois avouée, la honte est renvoyée sur l’autre.
Le mépris engendre une honte qui sépare, la compassion, une honte qui relie.
Dans les situations de maltraitance, de viol, de torture, de déportation, on remarque que les victimes sont partagées entre l’impossibilité et la nécessité de parler.
Alors que l’on pourrait attendre la honte de la part des bourreaux, on la trouve surtout du côté des victimes.
Le sentiment d’être « de la merde » est souvent évoqué chez ceux qui ont été l’objet de violences humiliantes. Un glissement s’opère entre le fait d’être maltraité et le fait d’être irrémédiablement mauvais.
La honte nait dans une relation, elle ne peut disparaître que dans une relation.
La capacité de dire la honte ne dépend pas seulement de la possibilité de parler, elle dépend également de la nécessité d’être écouté et entendu. Et pour accepter d’entendre la honte d’autrui, il faut pouvoir entendre l’écho qu’elle provoque en soi.
- Hontes et violences extrêmes.
Le caractère « inhumain » de la situation engendre la nécessité de la refuser mais l’impuissance à y échapper contraint à l’accepter.
C’est parce qu’on a été impuissant à réagir, à s’opposer, à refuser ce qu’il y avait d’inhumain dans une situation que l’on éprouve de la honte. La honte permet de « résoudre » la contradiction entre la nécessité de réagir face à l’intolérable et l’impossibilité de la faire sans risquer sa vie
En différant dans le temps la réaction, tout en intériorisant la violence, le sujet protège l’intégralité de son existence en même temps qu’il refuse, à l’intérieur de lui-même, l’inacceptable.
Et c’est pour cela que la honte fait mal, elle est un déchirement interne entre la partie de soi qui accepte et la partie de soi qui n’accepte pas.
- Ambiguïté et déshumanisation
La notion d’ambiguïté permet de comprendre l’état de confusion et de désorientation que la violence sociale extrême provoque chez les victimes. C’est un état ultime qui permet de « s’adapter » à une réalité insupportable en évitant au sujet d’être submergé par des conflits internes.
Dans les processus thérapeutiques que décrit Sylvia Amati, les sentiments de honte apparaissent au moment où le patient sort de cet état d’ambiguïté, se rend compte de sa passivité, découvre qu’il a dû accepter des conditions de vie abjectes, qu’il a été aliéné et instrumentalisé par l’autre.
Le sentiment de honte s’installe lorsque l’identité profonde de l’individu est altérée. L’estime de soi est remise en question par la mésestime des autres. Le sujet est déchiré par des tensions contradictoires entre la tentative pour sauvegarder son unité et l’impossibilité d’y parvenir sans rejeter une part de lui-même. La cohérence qui fonde les jugements de valeur est prise en défaut. Le bien et le mal, le juste et l’injuste, l’intériorité et l’extériorité se confondent.
- Souffrance au travail et souffrance sociale
La souffrance psychique au travail nait lorsque le rapport entre le désir de l’individu et l’organisation du travail est bloqué. Elle est « le résultat d’un combat des gens, ou du sujet contre les différentes perturbations qui pourraient les faire basculer dans la décompensation » C. Dejours 1992
Le décalage entre l’organisation prescrite et l’organisation réelle met les individus en tension. La souffrance engendrée par ces tensions a deux aspects : soit elle peut se négocier à travers un système de règles et on peut alors parler de souffrance créatrice ; soit elle ne peut pas s’inscrire dans une logique de reconnaissance et d’organisation du travail et elle se retourne contre les sujets. C’est alors une souffrance pathologique dans la mesure où elle peut déstabiliser les individus dans leur économie psychique, voire leur santé.
La souffrance sociale procède selon des processus similaires. Elle naît lorsque le désir du sujet ne peut plus se réaliser socialement, lorsque l’individu ne peut pas être ce qu’il voudrait être. C’est le cas lorsqu’il est contraint d’occuper une place sociale qui l’invalide , le disqualifie, l’instrumentalise ou le déconsidère.
Lorsque la rupture entre « ce que je vis » et « ce que je voudrais vivre » est trop profonde, le sujet se trouve comme déchiré de l’intérieur. Ce conflit provoque une souffrance qui peut avoir des aspects positifs et négatifs, comme l’indique C. Dejours, souffrance créatrice, facteur d’ambition qui pousse à la lutte et à la révolte ou souffrance destructrice, facteur de désespérance, qui pousse à la résignation et à la passivité.
C’est la souffrance produite par les contradictions sociales qui traversent l’identité dans une position donnée. Ces contradictions engendrent un conflit qui est intériorisé à partir du moment où l’individu n’a pas les moyens de se « sortir » de cette position. Il est donc confronté à un conflit interne dont la genèse est externe. Ce conflit provoque une souffrance d’ordre psychique qui ne peut être atténuée que par un changement dans sa situation sociale.
La souffrance sociale peut avoir de multiples causes que l’on pourrait regrouper dans le triptyque répression, exploitation, exclusion.
Chacune de ces situations est douloureuse objectivement et difficile à vivre subjectivement.
L’identité est blessée de l’extérieur par l’humiliation et de l’intérieur par les conséquences subjectives de cette violence. Face à ces blessures le sujet cherche à sauvegarder son unité, à conserver malgré tout une image recevable de lui-même. C’est le sens de son combat pour la dignité.
- Identité et dignité
Il y a un lien consubstantiel entre l’identité et la dignité.
Le sentiment d’identité a deux aspects : un aspect personnel qui est l’expression de l’individualité, sentiment d’être acteur de sa propre vie, d’être sujet de son histoire, de pouvoir affirmer son existence propre, de pouvoir dire JE ; un aspect social qui inscrit l’individu dans un groupe, une culture, une nation, un peuple, par la reconnaissance de son appartenance à ce groupe, le respect de ses droits et de ses traditions, de ses croyances et sa citoyenneté.
La dignité s’étaie sur ces deux composantes de l’identité : le respect de soi qui renvoie à la personne ; le respect que les autres vous portent.
La dignité est donc le sentiment qu’un individu ressent et qu’on lui donne, de faire partie de la communauté des hommes et d’être traité avec le respect dû à la personne humaine. Notion certes subjective mais qui évoque l’idée de réciprocité.
Les sentiments de dignité naissent entre l’estime de soi (qui se constitue à partir du narcissisme) et l’image sociale (du regard d’autrui sur soi).
La souffrance produite par les violences humiliantes se caractérise par l’impuissance et l’inhibition des capacités d’action, le sentiment de déchéance, la négation du sujet, l’altération du Moi, la perte du sentiment d’identité et de l’estime de soi. Ces différents éléments peuvent se conjuguer.
L’individu humilié a besoin de retrouver un collectif capable de lui donner une réassurance lorsqu’il a été dépossédé de lui-même. Le dégagement ne peut s’opérer dans l’individualisme, puisque c’est l’individualité même qui a été atteinte et détruite.
2- Un nœud socio-psychique
La dérive du « psychanalysme », réductionnisme psychologique des enjeux sociaux dans le fonctionnement psychique, s’enracine dans une résistance à intégrer, dans l’analyse des conflits, l’impact des violences sociales et leurs conséquences émotionnelles et psychologiques.
- Sartre
Pour Sartre, c’est le social, par le regard d’autrui, qui vient barrer le rapport du sujet à lui-même ; c’est la conscience du social qui surgit, entraînant une coupure dans le moi dont la valeur s’effondre. C’est dire que le sujet reprend à son compte le jugement porté par autrui. La conscience que ce jugement est plus vrai et a plus de valeur que son propre regard conduit le sujet à sortir de la mégalomanie égocentrique de l’enfant. Il peut alors rejoindre la communauté des hommes, être un parmi les autres et reconnu comme tel.
C’est l’existence même du sujet dans ses dimensions sociales et psychologiques que la honte provoque et/ou détruit.
La phrase « j’ai honte de moi devant autrui » résume bien l’appréhension unitaire de ces trois dimensions : moi sujet (j’), moi objet (moi), la société (autrui).
Autrui me fait exister, ce faisant il me conduit à être ce que je suis pour lui.
C’est ainsi que le Noir arrive à penser qu’il est inférieur au Blanc, que le pauvre pense qu’il « misérable », le chômeur un « raté », l’enfant maltraité un méchant, l’adolescent révolté un coupable, le travailleur immigré un sous-homme, etc. Ils intériorisent l’image sociale qui leur est renvoyée et se conforment aux attentes dont ils sont l’objet. Ces images et ces attentes deviennent alors agissantes de l’intérieur même de l’individu, produisant des comportements qui « justifient » à posteriori la conduite des autres à son égard. Il se trouve alors pris dans une contradiction entre sa « vérité subjective », le sentiment qu’il a de lui-même, et la « vérité objective », ce qu’il est pour les autres. Lorsque l’antagonisme devient trop fort entre ces deux formes de « vérité », l’identité se trouve comme écartelée jusqu’à produire le dédoublement de la personnalité.
Le sujet peut basculer dans le « subjectivisme », soit dans « l’objectivisme ». Dans un cas il se coupe du monde, dans l’autre il s’y perd.
Pour Sartre, le honte est à la fois ce qui nous fait « tomber dans le monde », donc conscience du social, et ce qui nous conduit à devenir sujet, donc conscience d’exister.
La honte est inclusion et exclusion, elle déchire le moi en deux parties : l’une objet de honte et de rejet – objet d’opprobre - l’autre qui fait honte et qui rejette – objet de socialisation. C’est parce que le sujet se réclame des normes de sa communauté sociale qu’il se fait honte. La honte nous socialise, elle nous oblige à nous positionner comme des sujets, parmi les autres, nos semblables.
- Camus
Pour Camus, on échappe au dégout de soi-même en constatant que l’indignité est le lot commun de l’humanité.
Lorsque l’individu est confronté à la perte d’estime de lui-même, l’estime des autres devient elle-même dérisoire, d’une part parce qu’il pense qu’il ne la mérite pas, d’autre part parce qu’il sait que personne n’est innocent. Ce n’est pas le regard d’autrui qui engendre la honte mais la mésestime de soi qui entraîne le besoin d’être puni.
La dérision est le moyen de dénoncer l’hypocrisie et la duplicité qui se dissimule derrière le masque de vertu que portent les hommes respectables.
L’homme qui témoigne du crime de tous les autres, qui reconnaît sa défaillance, qui renonce à l’illusion de la perfection, fait un acte de fraternité.
Le sentiment de honte se nourrit à différentes sources. Il s’inscrit d’une part au cœur du fonctionnement psychique inconscient et, d’autre part, dans les rapports du sujet avec la société qui l’entoure.
Un découpage en cinq paliers permet d’identifier les principaux éléments actifs dans la production du sentiment de honte :
- Le stade du miroir et l’entrée au monde par le narcissisme. La prise de conscience de soi et le plaisir narcissique sont indissolublement liés à la peur de se perdre, à l’angoisse de séparation et à la confrontation à autrui.
- Le stade œdipien ou la confrontation à l’interdit et l’ordre symbolique. La chute de l’enfant-roi.
- Le stade des comparaisons et la découverte du monde social à la fin de la période de latence. La chute des parents idéalisés.
- Le stade de l’adolescence lorsque s’affirme les choix sexuels et sociaux
- L’entrée dans la vie sociale pour les jeunes adultes, ou la quête d’une place et l’affirmation identitaire comme citoyen.
Dans cet ensemble de processus complexes, un axe est dominant. Il concerne la construction identitaire dans ses rapports à l’idéalité, à l’image de soi, à la position sociale de la famille et à la trajectoire sociale.
3- Le dénouement
Il est essentiel pour se dégager de la honte, de reconnaître et démêler fantasme et réalité, ce qui vient du sujet et ce qui vient d’ailleurs.
Le sujet honteux a besoin d’être reconnu par autrui comme estimable. I
l a besoin de comprendre qu’il n’est pas la cause de l’invalidation dont il a été l’objet et des humiliations subies. Que ce n’est pas son être profond qui est détestable, mais la situation dans laquelle il s’est retrouvé.
Lorsque le sujet est traité comme un objet, il doit se revendiquer comme sujet afin de ne pas s’enfermer dans l’impuissance. Mais ce faisant, il revendique sa responsabilité dans ce qui lui arrive et intériorise la honte qu’il subit. L’important est alors de sortir de ce processus d’intériorisation, d’inverser le cercle vicieux de la honte en permettant au sujet de comprendre là où il n’est pas à l’origine de ce qui lui fait honte et là où il a été acteur dans le processus.
- L’ambition
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L’ambition est un contre-poison intermédiaire entre les mécanismes de défense et les mécanismes de dégagement.
L’ambition, la recherche de pouvoir, l’amour forcené de l’argent s’enracinent dans la haine farouche de la pauvreté et des humiliations qu’elle provoque. Mais le remède est parfois pire que le mal.
La honte et l’ambition sont les deux pôles autour desquels s’organisent les réponses possibles à l’humiliation.
L’une et l’autre s’enracinent dans le narcissisme : c’est l’image de soi qui est en jeu dans la double relation du sujet à lui-même et à autrui.
- Les mécanismes de défense
Les réactions défensives désignent la façon dont un sujet apprend à vivre avec la honte, en se cachant, en essayant d’y échapper ou en la camouflant avec d’autres sentiments.
Le repli sur soi, le secret , l’alcoolisme, la dérision, l’orgueil sont autant de réactions qui révèlent son existence.
La honte donne envie de disparaître, de se cacher sous terre pour échapper au regard des autres, comme si ce regard allait révéler au monde une faille radicale ou un manque absolu .
C’est parce qu’il y a une injonction à ne pas dire que le processus d’intériorisation se déclenche. Le secret est l’élément déterminant de l’intériorisation.
En voulant se protéger de l’opprobre, on produit l’effet inverse. De dissimulation en dissimulation, le sujet entre dans la confusion entre ce qu’il estime être une nécessité de comportement et les raisons pour lesquelles il se comporte ainsi.
Faute de dissoudre sa honte, l’alcoolique se noie lui-même si bien qu’il ne sait plus s’il doit sortir de l’alcool pour se sortir de la honte ou l’inverse. Jean Maisondieu et Michel Legrand montrent, chacun à leur manière, qu’il y a là un nœud inextricable et qu’il parait vain de vouloir traiter l’un sans l’autre d’autant que, comme l’orgueilleux, l’alcoolique tend parfois à faire de son avilissement une raison d’être fier.
L’orgueil et la honte ont ceci de commun qu’ils impliquent la solitude, le repli sur soi, l’impossibilité de communiquer avec autrui sur le mode de la réciprocité.
Qu’il se vive comme « moins que rien » ou comme « plus que tout », le sujet est irrémédiablement unique et seul, et dans la plupart des cas, seul contre tous.
L’orgueil, c’est le narcissisme exacerbé, l’obsession de soi-même, l’affirmation d’un soi qui au départ, a été profondément mis en question : il faut terriblement craindre d’être mal-aimé, non-reconnu, rejeté, mésestimé, méprisé pour se jeter ainsi dans le combat quotidien et tragique de l’orgueilleux qui tente désespérément de sortir de sa dépendance au regard de l’autre et qui ne fait que s’y soumettre parfois jusqu’au « complexe du Phénix » dans lequel le sujet, ne pouvant espérer être reconnu par le haut, tente de se revaloriser par le bas. Faute d’être vainqueur, on transforme sa chute en exploit.
Le secret, l’alcool, l’orgueil, autant de réactions défensives contre la honte qui participent à l’entretenir.
Les réactions défensives aident à vivre avec la honte, non à s’en dégager. Bien au contraire, la plupart contribuent à l’alimenter selon un processus récursif. La honte provoque des réactions qui sont productrices de honte. Comment sortir de ce piège ?
- Les mécanismes de dégagement
Débloquer l’imaginaire :
La situation d’impasse se caractérise par un refoulement de la fonction imaginaire qui bloque les capacités de se projeter dans une autre existence.
Si un imaginaire bloqué inhibe les capacités d’action et d’imagination et un imaginaire leurrant conduit à neutraliser la honte par la construction illusoire d’une image de soi exceptionnelle, unique et toute –puissante, un imaginaire moteur peut servir d’aiguillon pour s’affirmer comme sujet de son histoire, pour travailler à construire sa destinée.
La levée du refoulement de l’imaginaire passe par une interprétation de sa propre histoire qui permet de se positionner comme sujet.
Restaurer son histoire :
Il s’agit de témoigner à la face du monde, de son histoire afin d’une part de restaurer son image et d’autre part de dénoncer les différentes violences humiliantes auxquelles on a été confronté.
Refuser l’intériorisation :
La représentation de soi-même est au cœur de ce processus : lorsqu’un individu ou un groupe intériorisent une vision d’ eux-mêmes qui les disqualifie à leurs propres yeux, cette vision détruit de l’intérieur toute capacité de s’en sortir. Ils sont en effet pris dans un système paradoxal puisque pour changer, il faut qu’ils soient autre chose que ce qu’ils sont et que ce qu’ils sont, démontre justement leur incapacité à être « comme il faut ».
Le dégagement de la honte passe donc par une remise question de l’intériorité des normes stigmatisantes et par une contestation du regard des dominants.
L’autonomie réside dans le pouvoir de se définir soi-même et de résister aux définitions imposées de l’extérieur, surtout quand elles sont défavorables.
Le militantisme consiste à lutter contre le mépris, à invalider ce qui invalide, à refuser la résignation, à combattre les normes stigmatisantes. Le militant retrouve sa fierté dans la résistance à ce qu’il vit comme une oppression et dans l’adhésion à une idéologie qui conteste les valeurs du pouvoir qui l’opprime.
L’humour permet de dénoncer les faux-semblants et de partager le sentiment d’autrui.
L’autodérision permet de circonscrire la honte sur des questions partielles.
4- Face à la honte : approche socio-clinique
- Les récits de vie en groupe
Lorsqu’il y a transgression d’un interdit, lorsque le sujet a été victime de violences que la loi condamne et qu’il a dû « accepter » à un moment donné parce qu’il ne pouvait s’échapper, il a besoin qu’on reconnaisse « de l’extérieur » que ce n’est pas lui qui est mauvais, qu’il n’est pas responsable de ce mal qui l’a contaminé.
Les récits de vie en groupe conduisent à sortir de soi ce qui a été intériorisé afin de restaurer son image face à un collectif qui n’est ni complice, ni menaçant, ni complaisant. Il s’agit de s’exposer sans risquer d’être à nouveau rejeté, sans revivre une situation humiliante.
Le travail doit favoriser les résonnances psychiques, intersubjectives, mais également émotionnelles, afin d’identifier les différents aspects accolés à la honte : colère, dépit, haine, envie, peur, tristesse…
Le groupe aide à sortir de la confusion, à discuter la validité des normes, à porter des jugements de valeur à partir du réel.
Si la honte est contagieuse, le travail de dégagement que suscite la parole en groupe l’est tout autant. Chaque participant se rend compte à l’écoute des autres, combien les multiples défenses mises en place pour vivre avec sa honte sont des remparts fragiles et illusoires.
- La honte devant la honte.
Comme expérience fondamentale de la rencontre avec l’altérité, le sentiment de honte relie les individus entre eux, il révèle un aspect essentiel du lien social.
Comme émotion, la honte est contagieuse, elle se communique facilement des uns aux autres, suscitant des attitudes diverses, proactives et réactives, positives et négatives.
Comme rupture identitaire, elle engendre immanquablement l’angoisse.
La honte suscite des réactions contradictoires et des ambiguïtés permanentes entre l’identification et le rejet, le mépris et la pitié, la solidarité et la mise à distance.
La honte isole, elle n’invite pas au partage. Elle pousse au contraire à se distinguer de ceux qui portent la marque le l’échec, à les rejeter.
Le spectacle de la honte d’autrui rend honteux, ce qui suscite immédiatement une réaction de défense vis-à-vis du porteur de la honte.
Les liens entre la honte, la compassion et le narcissisme sont étroits.
Loin d’engendrer l’amour, la honte suscite le mépris et ce mépris suscite la honte de rejeter l’autre. Il faut donc la soulager, la traiter pour l’éliminer.
La pitié engendre la sollicitude et le besoin d’aider l’autre, besoin qui se heurte le plus souvent à l’hostilité.
Le désir d’aide a un soubassement narcissique profond.
C’est sa propre valorisation que l’on cherche et lorsque le travail concret n’apporte plus de satisfaction narcissique, la volonté d’aider les autres s’envole en fumée.
C’est en définitive la honte de soi qui est le moteur du mépris de l’autre. Le mépris est le symptôme de la projection à l’extérieur de la honte intériorisée.
C’est la raison pour laquelle la relation d’aide et la thérapie de la honte passent nécessairement par une analyse en profondeur du contre-transfert ; c'est-à-dire des sentiments et des réactions que suscite en soi la confrontation à la honte de l’autre.
Lorsque la sollicitude face à la honte de l’autre est un moyen détourné pour tenter de se débarrasser à bon compte de la sienne, la relation d’aide débouchera immanquablement sur des malentendus et des impasses.
Les mises en échec systématiques de tout projet thérapeutique, les rechutes successives, les dénégations face à la situation, la mauvaise foi associée à une grande lucidité… autant d’éléments qui « interpellent » le soignant, le poussent dans ses retranchements les plus inconscients, le neutralisent et entretiennent son désir de rejeter ce client maudit.
Tant que le soignant ne s’interroge pas sur cette part de lui-même qui rejette l’autre, qu’il refuse sa propre honte, la reconnaissance mutuelle est impossible.
En ce cas le sujet honteux se sent au mieux incompris, au pire méprisé, et s’il en a la possibilité, il va rompre la relation. Le sujet aidant peut alors se sentir dédouané puisqu’apparemment, il n’est pas responsable de cette rupture. Il pourra donc projeter son impuissance à aider sur le comportement du demandeur et se rassurer à bon compte.
La honte rend particulièrement « susceptible », c'est-à-dire sensible au jugement d’autrui jusque dans ses manifestations les plus inconscientes.
L’authenticité est donc nécessaire, comme la lucidité sur ses propres sentiments.
La honte nous fait « retomber dans le monde », celui des relations intersubjectives et de la communication interpersonnelle.
« Lumière intime de la subjectivité », elle nous invite à refuser les faux-semblants et à chercher dans la qualité des contacts avec autrui le développement de l’estime de soi.
En conséquence, elle nous oblige à être vigilants, à lutter contre toutes les formes d’humiliation et de dégradation de l’homme. Elle nous confronte à l’altérité, c'est-à-dire à l’acceptation de la condition humaine et à l’opposition inconditionnelle à tous ceux qui refusent de considérer l’autre comme un semblable.
« - Qui nommes-tu mauvais ?
-Celui qui veut toujours faire honte
-Qu’y a-t-il pour toi de plus humain ?
-Epargner la honte à quelqu’un
-Quel est le sceau de la liberté acquise ?
-Ne plus avoir honte de soi-même. »
jeudi 5 août 2010
Rencontre autour de la Honte - Boris Cyrulnik (02/12/2010)
À l’occasion de la publication de son ouvrage "Et mourir de dire, sortir de la honte" (éditions Odile Jacob, 2010) . Conversation avec Marie Drucker, journaliste (sous réserve)
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Thème : La Honte
Date : Jeudi 2 décembre 2010 à 19 h 30
Lieu : Musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme (Paris)
Plein Tarif : 5 euros
Résa : Réservation indispensable dans la limite des places disponibles :
Ouverture des réservations : par mèl à partir du 23 août 2010 / par tél. à partir du 30 août 2010
Pour plus d'infos : cf lien web : http://www.mahj.org/fr/5_auditorium/rencontre-Boris-Cyrulnik.php?niv=4&ssniv=5
vendredi 14 mai 2010
Martine
Martine, la perverse lame
mercredi 5 mai 2010
Sites parlant de la honte
http://sidolady.blogspot.com/2010/05/quelle-drole-de-vie-que-celle-ci.html